Samedi 30 mai 2009
De Charles d'Orléans (1394-1465)

En la forest d'Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m'avint qu'a par moy cheminoye,
Si rencontray l'Amoureuse Deesse
Qui m'appella, demandant ou j'aloye.
Je respondy que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu'a bon droit appeler me povoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.

En sousriant, par sa tresgrant humblesse,
Me respondy : «  Amy, se je savoye
Pourquoi tu es mis en ceste destresse,
A mon povair voulontier t'ayderoye ;
Car, ja pieça, je mis ton cueur en voye
De tout plaisir, ne sçay qui l'en osta ;
Or me desplaist qu'a present je te voye
L'homme esgaré qui ne scet ou il va.

Hélas ! Dis je, souveraine Princesse,
Mon fait savés, pourquoy le vous diroye ?
C'est par la Mort qui fait a tous rudesse,
Qui m'a tollu celle que tant amoye,
En qui estoit tout l'espoir que j'avoye,
Qui me guidoit, si bien m'acompaigna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va.


« Aveugle suy, ne scay ou aller doye ;
De mon baston, affin que ne forvoye,
Je vois tastant mon chemin ça et la ;
C'est grant pitié qu'il convient que je soye
L'omme esgaré qui ne scet ou il va ! »

- Publié dans : Poesie
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